Cab Calloway – St. James Infirmary Blues (Betty Boop)
Jordan 31.12.09 12:56 anime, jazz, musiqueDans le Snow White Betty Boop cartoon des Fleischer Brothers, Cab Calloway, dans la peau de Koko le Clown, chante un étonnant St. James Infirmary Blues.

Dans le Snow White Betty Boop cartoon des Fleischer Brothers, Cab Calloway, dans la peau de Koko le Clown, chante un étonnant St. James Infirmary Blues.

La liste des saxophonistes on la connait. Tout le monde pense qu’il pourrait l’écrire sans faute et sans oubli. Getz, Lester, Coltrane et autres Desmond. Et pourtant il en est un qui mérite amplement sa place dans le carré, à coté de qui beaucoup passeraient.
Sans vraiment savoir pourquoi, Yusef Lateef s’est fait oublier de la grande histoire du jazz. L’oubli vient peut être du fait qu’il a toujours été dur de lui attribuer un instrument. Démarre à la flûte, joue du sax, du hautbois, de la clarinette, d’instruments du monde, le mec se diversifie. Bien avant Coltrane, il travaille sur l’influences des musiques orientales sur le jazz, il n’aimait pas beaucoup d’ailleurs qu’on appelle sa musique « jazz », il n’aimait pas beaucoup qu’on appelle sa musique en fait.
Lateef a un gros avantage sur tous ses copains à vents : il est encore en vie et il tourne. Pas plus tard que le 13 septembre prochain sera-t-il à la Vilette avec Ahmad Jamal et Archie Shepp. Avis aux amateurs.
The Blue Yusef Lateef sort en 1968, le jazz est en pleine transformation et Lateef en est. Pour l’anecdote l’on notera que le deuxième morceau de l’album à été samplé par IAM sur Un bon son brut pour les truands.
Ça peut effrayer un trio de guitaristes. Pour peu qu’on soit en camp scout à douze ans, et que les trois musiciens du soir sont Kevin, Julien et Anthony. Ça peut aussi lasser pour en avoir trop entendu s’il s’agît d’un trio manouche à Paris. Mais ni peur ni ennui aujourd’hui puisque les trois guitaristes qui ont eu l’idée de se réunir ne sont ni plus ni moins que trois des meilleurs guitaristes de ces dernières années.
Le premier est espagnol, Paco de Lucia, une légende du Flamenco. Il a été avec Tomatito un des guitaristes d’El Camaron. Le deuxième est anglais, John Mc Laughlin a énormément essayé de faire avancer la place de la guitare dans le jazz. Il a notamment collaboré avec John Surman, ou Miles Davis. Le dernier est américain, Al di Meola est aussi un explorateur musical. Très influencé par les musiques européennes il jouera avec l’élégance qui est la sienne au coté de Chick Corea.
Voilà pour ce qui est de l’avant. Un trio de mecs sympas et motivés à tirer le meilleur de leurs instruments.
Sorti en 1996, cet album est le dernier que le trio ait sorti. Il est précédé de Friday Night in San Fransisco en 1980 et de Passion, Grace and Fire en 1983. Les trois albums se valent et se complètent assez bien. Mon choix s’est tourné vers celui-là pour un morceau : la version complètement cool de Manhana de Carnaval (Matin de Carnaval). Joie de l’interprétation, là où d’autres, comme Getz, semblent nous raconter le matin précédant la fête et la joie des préparatifs, le Guitar Trio nous raconte le matin d’après, empreint de ce mélange de regret et de satisfaction qu’ont les lendemains de fêtes. Mais résumer cet album à un morceau serait pure folie. Je vous laisse écouter ce moment de musique à forte tonalité estivale.

Je tiens tout d’abord à préciser à l’attention du lecteur qui ne m’aurait jamais vu, je suis blanc, voir pâle, blafard diront certains. Simple précision visant à écarter l’idée que ce titre serait un acte de militantisme communautaire.
Cent ans de jazz, osé ! Les mecs n’ont pas peur. Le Siècle du Jazz, c’est annoncé : l’exposition parlera de tout le jazz, de l’histoire du jazz, du jazz tout simplement. Erreur, échec, désarroi, déception, énervement, dépit : putain d’expo de blancs.
Reprenons l’expo par l’expo.
On entre dans des couloirs aux murs blancs tapis d’affiches et autre visuels sur le jazz. Le début du parcours c’est le début du jazz, 1917 selon eux. Jazz primaire, chantant, dansant, en forme d’excuse nationale auprès de tous les noirs qu’on a réduits en esclavage. Excuse en demi-teinte puisqu’au fond l’on se réjouit que le vil asservissement ait donné naissance à la meilleure musique du monde. On y apprend que jazz ne s’écrivait pas jazz au début, mais d’une façon dont le souvenir m’échappe. Le visiteur s’en étonne, l’amateur s’en fout ! Montrez le jazz à un imbécile, l’imbécile sourit bêtement et passe son chemin.
On continue d’alcôve en alcôve. Ragtime, Harlem Jazz, Bop, Hard-Bop, Free, Cool… On brasse, des textes de trois lignes tentent tant bien que mal d’expliquer chaque genre. S’en suit pour chacun des photos ou autres affiches. Aucun nom n’est mis en avant, pas même les plus attendus. Pas de Coltrane pour le Hard-Pop, de Coleman pour le Free. Aucune figure du jazz mise en exergue, pas de Miles, Chet, Paul, John, Duke, Billie, personne. L’absence est là, cruelle.
Une expo sur le jazz sans son, c’est horrible. Ils le savent et ne se sont pas privés d’orner chaque étape de minuscules enceintes qui, à défaut de nous faire écouter de la musique, crachent sans basse une sélection ultra aléatoire de morceaux censés représenter leur genre. Le silence ou une cacophonie random, mon cœur ne balance pas.
Comble de la connerie, un endroit nous propose de regarder des vinyles sous plastique. Des vinyles sous plastiques ! Oh non, pas l’ombre de pochettes célèbres, des plus belles pièces que l’art de la couverture d’album ait pu nous offrir. Rien de tout cela. De simple choix arbitraires piochés dans une discothèque des plus mainstream et banales, tout juste de quoi faire bander le spectateur de France2. Des vinyles sous plastique. Le seul désir que m’inspire cette vision serait celui de les arracher, les faire tourner frénétiquement sur une platine, le son à faire saigner ses tympans, que chaque visiteur comprenne que le jazz est à des millénaires de leurs idées préconçues. Des vinyles sous plastique, c’est faire de l’endroit un herbier du jazz. Un herbier, passion obscure ne permettant qu’un archivage, une classification de la plante. A aucun moment l’herbier permet de la sentir ou de la voir évoluer dans son environnement. Mettre de la musique sous plastique est tout aussi con !
Expo de blancs, murs blancs, ambiance aseptisée. Le blanc a peur du jazz, du vrai. La transpiration lui fait horreur. L’idée qu’une musique puisse le désincarner l’effraie. Le blanc écoute Diana Krall et se gargarise du creux musical, pour lui le jazz c’est une bonne musique d’ambiance. Il n’entend pas ce que lui raconte le jazz, ce qu’il se raconte en l’écoutant. Il préfère le jazz polissé, loin de la fumée du club, des seringues de Stan Getz. Le touriste peut errer en paix, le jazz n’est certainement pas là.
Mettre le jazz au musée, c’est le tuer.
Non, le parcours n’est pas totalement vide. Une affiche de Picabia, une photo de Jeff Wall, quelques œuvres de Dubuffet sauvent l’esprit.
Morne visite du dimanche après-midi, familles qui n’ont jamais mis les pieds dans un club de jazz observant ce qu’ils pensent être le beau cadavre d’une musique morte. Entendu à la sortie : « Tiens, j’ai oublié de prendre un parapluie ». Ils ont fait leur B.A. culturelle du mois, en parleront au bureau lundi, sans même avoir saisi le sens profond de l’improvisation. On sort de cet endroit comme on y est entré, et c’est bien ça le problème.
« A quoi tu t’attendais ? » m’a t-on demandé. A pas grand chose, à écouter du jazz ? A toucher du doigt le swing, le blues, le groove. A sentir la drogue et l’alcool. Un peu plus simplement, à trouver de vraies installations dédiées à une écoute parfaite de certains morceaux fondateurs. A voir des archives incroyables remontant au blues ou aux premières impros. A voir des sessions d’enregistrement inconnues, des rencontres entre géants. Au lieu de ça j’ai vu Josephine Baker et Fred Astaire. Putain d’expo de blancs !
Au sortir de ce drame, il me fallait reprendre mes esprits. Il me fallait du jazz, du vrai. Du jazz testiculaire, utérin, vaginal. Du jazz qui sue, qui crie, qui hurle, qui bande et mouille. Il me fallait du Coltrane, du Jarrett. Desmond et Baker étaient trop faibles à ce stade critique dans lequel Branly m’avait mis. Il me fallait Ornette ou Braxton. C’est dans mes souvenirs un de ceux-là qui m’a remis d’aplomb après cet abjecte art session que je m’étais imposée.
Parlons jazz certes, mais parlons un peu des classiques pour une fois. Cette semaine j’ai choisi une valeur sûre de l’histoire du jazz, le Paris Concert de Ketih Jarrett enregistré en 1988 à la salle Pleyel.
Il commence en accompagnant le saxophoniste Charles Lloyd et enregistre son premier album en 1967 : Life Between the Exit Sign. Oscillant entre différentes formations, c’est en trio ou en solo que le pianiste produit le plus, considéré sans vraiment de doute par tous comme le plus grand pianiste de jazz de tous les temps. Sa période de concerts solo sera marqué par le Köln Concert, album de piano le plus vendu au monde.
Jarrett construit, il n’interprète plus, il joue note après note, la seconde n’ayant de raison d’exister qu’en rapport avec celle qui vient de sonner et celle à venir. Un solo de Jarrett c’est une histoire qui se dessine, c’est un langage, un discours. Courbé sur son instrument, balbutiant ses notes, le pianiste semble puiser toute l’énergie qu’il lui reste pour nous raconter ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent.
Le Paris Concert n’abroge pas à la règle, en bon conteur qu’il est Keith gère le rythme de son improvisation avec génie. Une introduction sombre et profonde suivie par un moment qui semble plus empreint d’espoir et de sagesse, avant qu’enfin le piano s’emballe avec force et virilité pour mourir dans le silence le plus absolu. Un solo de 40 minutes, deux rappels et tout est dit.
Les débats sont houleux et fréquents pour savoir lesquels des nombreux solos de Keith sont les meilleurs. Pour ma part je n’ai jamais vraiment pu ni voulu déterminer. Je suis entré comme beaucoup dans ces enregistrements solo par le Köln Concert, mais ce live dégage une puissance qui m’a touché.
Sur ce je vous laisse prendre le temps, un peu moins d’une heure, d’écouter le plus grand pianiste de jazz à qui Miles à demandé un soir de concert à St-Germain : « Comment fais-tu ? Comment peux-tu jouer à partir de rien ? »