Pour la sixième place, j’ai pensé qu’il serait bon de re-voir ou de découvrir un groupe notoire dans le milieu hip-hop underground. Les deux MCs très discrets Sly D.O. et Jazzy Ko n’ont jamais eu de succès commercial, et pourtant ils font partie des fleurons de la scène française. S’ils sont mal connus, ce n’est pas parce que leur groupe Sléo n’en vaut pas la peine, mais parce que leurs aspirations artistiques les restreignent à un public strictly hip-hop, et les libèrent ainsi des pressions de la mode et de la production commerciale. Avec Sléo, la culture hip-hop est représentée sous sa forme la plus originelle, l’adversité dans la rue et tous les autres thèmes qu’on retrouve souvent dans les paroles de rap sont aussi abordés, mais sous un aspect un peu plus optimiste que chez la majorité des groupes. La légèreté de leurs paroles n’empêche pas d’apprécier leur vision d’une réalité difficile mais sans se cantonner uniquement aux moments hardcore et violents de leurs vies. J’ai toujours admiré Sléo pour cette force tranquille dont ils faisaient preuve dans leur rap comme dans leur carrière. Ils n’ont pas besoin d’être craints pour se faire respecter, comme ils l’expliquent clairement sur le titre Le respect sans les armes, tiré de L’essence du combat, leur second et meilleur album. Lorsqu’ils sont au micro, ce qui prime avec Sléo, c’est de faire du véritable hip-hop, et c’est en cela qu’ils se rapprochent de groupes phares tel que Das EFX ou A Tribe Called Quest. Pour Sléo comme pour les précurseurs américains, rapper est un numéro d’acrobaties verbales, la diction un sport de combat et le jazz leur ancêtre.
Leur aplomb, leur aisance, ainsi que la forte influence des États-Unis sur leur style n’ont rien de surprenant puisque dès leurs débuts en 1993, ils enregistrent en studio sous la tutelle du vénérable JimmyJay, pour le premier opus de ses prestigieuses Cool Sessions aux côtés de l’immense Lucien, des Sages Po’, des Démocrates D ou bien encore, pour ceux qui suivent, d’MC Solaar. JimmyJay était le producteur de la crème du hip-hop au début des années 1990, ami d’Afrika Bambaata et habitué des projets connectant la France aux USA ; en 1994 il accompagne aussi Sléo à New York pour y enregistrer leur premier album Ensemble pour 1 nouvelle aventure aux studios de Sterling Sound, le même que celui d’A Tribe Called Quest, The Roots ou même encore Run DMC. Bref, Sléo est au cœur du mouvement Rap et enchaîne les collaborations avec les plus grands. En France, ils participent régulièrement aux compilations de Cut Killer, comme sa série des Hip Hop Soul Parties ainsi qu’aux mixtapes de DJ Poska et du trop peu connu DJ Logilo. Comme ils sont prolifiques et réputés, ils collaborent aussi avec Fabe, Khondo, Puzzle, La Cliqua, et Lady Laistee. Ensemble ils apparaissent sur les grandes compilations de rap français et contribuent mutuellement aux projets solos de chacun. Sly Do et Jazzy Ko eux aussi sont appelés à participer au projet désormais culte de la bande Cercle Rouge Production, White & Spirit, Maitre Madj et Jean François Richet, pour le fameux 11’30 contre les lois racistes.
Les connaisseurs se souviennent sans doute de ce titre qui déchire, Ne joue pas avec le feu, sur leur album Ensemble pour une nouvelle aventure, un featuring devenu culte avec Rocca de La Cliqua, Fabe, le Petit Boss et Lady Laistee. Bizarrement, la règle qui veut que le meilleur album d’un rapper soit son premier ne s’applique pas avec Sléo. Malgré la présence du morceau Le feu sur leur premier album, et mis à part bien sur Je lance les dés et Monnaie de singes, je n’adore pas ce disque, c’est juste moyennement bon, le potentiel existe mais ça manque de pratique et les refrains finissent par taper sur les nerfs. Il faut attendre leur deuxième album L’essence du combat, sorti en 1996, pour ressentir une réelle évolution. Leur style y est plus affirmé et Sléo semble avoir trouvé sa voix, comme on peut l’entendre avec des productions telles que le titre décapant Qui tu représentes, qui met salement les wak MCs à l’amende, ou l’imposant Represent, un featuring avec les New-yorkais de Cella Dwellas. Un autre de leur projet initié par Jazzy Ko et Sly Do, que je connais mal et qui me paraît beaucoup moins intéressant, mais que je me dois de citer, c’est l’anecdotique Mic Dawa Crew, initié par Sly, regroupant des rappers comme Da Mikronik ou encore L’Eskort dont je n’ai jamais rien écouté de sensationnel. Mais Sléo est un groupe au parcours étalé sur plusieurs pays et différents crews, il serait difficile de vous résumer leur carrière riche en rebondissements et collaborations puisqu’ils ont côtoyé, de près ou de loin, la quasi-totalité de la scène française. Malgré cette réputation impressionnante, j’ai eu beaucoup de mal à dénicher un complément au peu d’informations que j’avais déjà à l’époque. Je m’aperçois qu’aujourd’hui ils ont disparu comme ils sont arrivés, sans faire de bruit mais en parvenant toujours à se faufiler pour être vus au premier rang. Comme cet élève anonyme avec lequel on se trouve sur toutes les photos de classe mais dont on ne peut jamais remettre le nom. Le plus important reste qu’ils se trouvaient là où il fallait lorsqu’il le fallait, et même si peu s’en souviennent, ils savent que Sléo n’étaient pas n’importe quel groupe. J’espère que vous serez d’accord avec moi après avoir vu ce clip, dans lequel la jolie Lady Laistee fait une apparition que vous ne louperez pas j’en suis certain.
Je lance les dés, extrait de l’album Ensemble pour une nouvelle aventure.
