Le shabbat est un jour de prière et les journalistes étrangers n’échappent pas à la règle. Puisse Dieu leur apporter, le dimanche, tandis que les Israéliens reprennent le travail, un temps clément. Puisse-t-il aussi, le cas échéant, faire un effort pour que le chef du gouvernement local ne rende pas l’âme. Ce week-end notre piété fut récompensée ! Nous avons profité d’un grand ciel bleu pour faire une longue promenade. Ariel Sharon, pendant ce temps, ne bougeait pas même une papille, malgré le parfum du chawarma déposé sur sa table de chevet.
En prenant la direction de la mer morte, on aperçoit non loin de la route des campements de bédouins. Plus vraiment nomades, ils vivent auprès de leurs troupeaux sous des tentes sommairement consolidées. Le bétail se satisfait semble-t-il du fin manteau vert qui recouvre ici les collines. Un peu plus loin, un vieux Palestinien fait monter les touristes sur le dos de son chameau. La bête, manifestement lasse, rêve peut-être des déserts que nous apercevons déjà. En quelques kilomètres, le décor change complètement. Les vallons se font plus escarpés, les monts plus aiguisés, le sol plus rocailleux. Le beige vire à l’ocre, puis au pourpre. Au loin, des dunes presque blanches et derrière, les montagnes de Jordanie. Nous descendons sous le niveau de la mer, où la défunte repose. A -400m, le point habité le plus bas du globe. Le paysage est fabuleux, les photos en témoignent mieux que je ne pourrais le faire. La mer morte est exploitée pour ses phosphates, ses boues curatives et son tourisme balnéaire. Le site d’En Gedi offre ainsi à ses visiteurs un espace de baignade dans cette eau extrêmement salée. On n’y nage pas, on s’y laisse flotter. Nous ne pensions pas qu’elle serrait chaude et ne nous arrêtons que pour manger. Difficile de déchiffrer les étiquettes en hébreu. J’opte pour un sandwich au pastrami de dinde qui, une fois avalé, apparaît être une des causes probables de l’antisémitisme italien. Ici l’on ne ressent pas de tension, les jeunes arborent sur la plage un look baba-cool, qui me semble peu compatible avec le fondamentalisme.
Nous remontons dans la vallée du Jourdain. L’accès au site du baptême du Christ par Jean-Baptiste, trop proche de la frontière jordanienne, est fermé côté israélien. Tant pis pour les pèlerins attirés par l’eau qui, il y a 2000 ans, rafraîchit le saint petit cul de Jésus. Le premier passage frontalier demande d’avoir déjà un visa jordanien. Il faut aller plus au nord pour passer librement, l’objectif étant de limiter au maximum les mouvements des Arabes. Nous passons devant les vignes de Yarden, dont certains Israéliens politiquement corrects refusent de boire le vin, le raisin poussant sur des terres qui ne leur appartiennent pas. Le vin produit en Cisjordanie est, cela dit, loin d’être le meilleur de la région. Les terres sont fertiles et l’on imagine qu’il sera difficile d’évacuer les propriétaires de ces grandes exploitations agricoles.
Nous nous dirigeons vers Naplouse et le paysage prend les atours de la Toscane (dixit Manon). A gauche dans la vallée, les terres cultivées, à droite les villages arabes où vivent, à flan de montagne, les ouvriers agricoles. Nous restons bloqués 45mn à un checkpoint. Comment les Palestiniens peuvent-ils développer leur économie dans ces conditions ? On nous laisse finalement passer. De plus en plus défoncée, la route dessert des villages de plus en plus pauvres. Nous montons en altitude, passons devant une grande roue et une carcasse d’avion de ligne puis, au détour d’un virage (et d’un checkpoint), voici Naplouse. Juchée sur la montagne, cette ville de 300 000 habitants semble avoir été posée là par un Dieu pressé. Chaotique, elle me donne l’impression d’une ville ex-soviétique, perdue en Afrique. Égarés nous le sommes aussi, et le soir tombe. Il vaut mieux être parti avant les opérations nocturnes de l’armée israélienne. Nous trouvons enfin le chemin du checkpoint et évitons la longue file de voitures palestiniennes en passant dans la boue (les véhicules immatriculés en Israël sont prioritaires). Nous rentrons à Jérusalem, éblouis par la beauté de ce pays, abasourdis par la force de ses contrastes.